Arrêt maladie pour dépression : durée, salaire, retour — entretien avec une médecin du travail
En résumé : Quand une dépression conduit à un arrêt de travail, le salarié se retrouve face à un dédale de questions concrètes : combien de temps, quel salaire, quels droits, comment reprendre. Pour clarifier la situation en 2026, nous avons recueilli un entretien éditorial avec une médecin du travail spécialisée en santé mentale au travail. Elle détaille la durée moyenne, les indemnités, l'ALD, la protection contre le licenciement, le mi-temps thérapeutique et les bonnes pratiques pour un retour qui ne provoque pas la rechute.
Temps de lecture : 14 minutes
Médecin du travail depuis 16 ans dans un service interentreprises de la région lyonnaise, Hélène Vasseur reçoit chaque semaine des salariés en arrêt pour dépression. Son rôle : accompagner la prévention, la reprise et l'aménagement du poste. Elle a accepté de répondre à nos questions sur les droits méconnus du salarié dépressif. Personnage éditorial — synthèse d'entretiens menés avec plusieurs médecins du travail de la région.
Sommaire
- Le contexte 2026 : la dépression au travail en chiffres
- Combien de temps dure un arrêt pour dépression ?
- Salaire et indemnités : ce qu'il faut comprendre
- L'ALD : un droit sous-utilisé
- Protection contre le licenciement
- Le mi-temps thérapeutique
- La visite de pré-reprise
- Bien préparer son retour
- Idées reçues : vrai ou faux
- Les 3 choses à retenir
- FAQ — questions fréquentes
Le contexte 2026 : la dépression au travail en chiffres
Claire Vasseur :Docteur, on parle beaucoup d'« épidémie silencieuse » concernant la santé mentale au travail. Est-ce une réalité de terrain en 2026 ?
Hélène Vasseur :C'est une réalité que je constate depuis 8 à 10 ans, et qui s'est nettement accélérée après 2020. Aujourd'hui, environ une consultation sur quatre dans mon service concerne directement ou indirectement une souffrance psychique liée au travail. Sur l'ensemble du territoire, la dépression et les troubles anxieux représentent désormais la première cause d'arrêt de plus de 30 jours dans plusieurs branches.
Ce qui change, ce n'est pas seulement le nombre de cas, c'est leur profil. Avant, on voyait surtout des cadres en surcharge. Aujourd'hui, on voit aussi beaucoup d'agents de première ligne — soignants, enseignants, agents de service — pour qui la perte de sens et la pression hiérarchique ont créé un effet de saturation cumulatif.
Claire Vasseur :Quels sont les premiers signes que vous repérez en consultation ?
Hélène Vasseur :La fatigue qui ne passe pas avec le repos, l'insomnie du dimanche soir, l'irritabilité avec les collègues qu'on appréciait avant, et surtout la perte de plaisir dans des tâches qu'on aimait. C'est le signal qu'on dépasse le simple stress professionnel et qu'on entre dans un terrain dépressif. Si vous n'êtes pas sûr de vous, je conseille de faire un test type PHQ-9 avec votre médecin traitant.
Le piège classique, c'est l'auto-diagnostic « ce n'est pas si grave ». Beaucoup de salariés viennent me voir 3 à 6 mois après les premiers signes. C'est trop tard pour faire de la prévention pure ; on bascule alors dans la prise en charge curative.
Combien de temps dure un arrêt pour dépression ?
Claire Vasseur :Beaucoup de salariés se demandent « quelle durée raisonnable » pour un arrêt. Vous répondez quoi ?
Hélène Vasseur :Il n'y a pas de durée raisonnable, il y a une durée nécessaire. Pour un épisode dépressif modéré, la fourchette est de 3 à 6 mois. Pour une forme sévère, on parle plutôt de 9 à 12 mois. Pour les burn-out qui basculent en dépression, c'est encore plus long, parfois jusqu'à 18 mois.
Ce qui est important, c'est la progressivité. La prescription initiale du médecin traitant ne dépasse presque jamais 1 mois. Elle se renouvelle ensuite par paliers de 15 jours à 1 mois, en fonction de l'évolution clinique. Cette progressivité est protectrice : elle évite à la fois l'arrêt-effet-tunnel (où le patient s'enferme) et l'arrêt trop court qui débouche sur la rechute.
Claire Vasseur :Le médecin du travail peut-il prolonger l'arrêt ?
Hélène Vasseur :Non, juridiquement non. Seul le médecin traitant ou le psychiatre prescrit l'arrêt et ses prolongations. Le médecin du travail intervient sur l'avis d'aptitude — c'est-à-dire au moment de la reprise, pas pendant l'arrêt lui-même. Mais nous travaillons en lien étroit avec le médecin traitant lorsque le salarié l'autorise, notamment via la visite de pré-reprise dont nous reparlerons.
Salaire et indemnités : ce qu'il faut comprendre
Claire Vasseur :La question financière revient en premier dans presque toutes les consultations. Que faut-il savoir ?
Hélène Vasseur :Le système est à trois étages, et c'est cette superposition qui crée la confusion.
Étage 1 — les indemnités journalières de la Sécurité sociale (IJSS). Elles débutent au 4e jour d'arrêt (sauf cas particuliers) et représentent environ 50 % du salaire journalier de base, plafonné. Pour un salaire net mensuel autour de 2 000 €, cela donne environ 33 € d'indemnité brute par jour calendaire.
Étage 2 — le complément employeur. La plupart des conventions collectives prévoient que l'employeur complète les IJSS pour que le salarié touche 90 % à 100 % du salaire net pendant une période qui dépend de l'ancienneté : 30 jours pour 1 an d'ancienneté, jusqu'à 90 jours et plus au-delà de 10 ans. Au-delà, le complément peut tomber.
Étage 3 — la prévoyance d'entreprise. Beaucoup d'entreprises ont une prévoyance qui prend le relais ensuite, en complétant les IJSS pour maintenir 70 à 100 % du salaire net jusqu'à 1 095 jours (3 ans). Vérifiez votre contrat de prévoyance ou demandez à votre service RH.
Claire Vasseur :Et si le salarié n'a pas de prévoyance ou peu d'ancienneté ?
Hélène Vasseur :C'est une situation difficile que je vois régulièrement. Dans ce cas, après les 30 ou 60 jours de complément employeur, le salarié ne touche plus que les IJSS, soit environ 50 % du salaire de base. C'est un choc financier énorme qui aggrave parfois la dépression elle-même, en créant un stress économique au-dessus du stress psychique.
Trois leviers existent : la reconnaissance en ALD (qui ne change pas le salaire mais élimine les frais de soins) ; le mi-temps thérapeutique qui permet de reprendre progressivement avec un complément ; et, en dernier recours, la pension d'invalidité catégorie 1 ou 2 si l'incapacité dure plus de 12 mois consécutifs.
L'ALD : un droit sous-utilisé
Claire Vasseur :Vous parlez de l'ALD. Pouvez-vous expliquer en quoi cela consiste ?
Hélène Vasseur :L'ALD — Affection Longue Durée — est un statut administratif qui permet une prise en charge à 100 % par la Sécurité sociale des soins liés à la pathologie. Pour la dépression, il s'agit de l'ALD 23 (« affections psychiatriques de longue durée »). Concrètement : les consultations de psychiatre, certains psychothérapeutes conventionnés, les médicaments antidépresseurs et les hospitalisations sont remboursés à 100 % du tarif de la Sécu.
C'est un droit sous-utilisé. Seuls 30 % des salariés en arrêt long pour dépression demandent l'ALD, alors que la majorité y ont droit. La demande est faite par le médecin traitant via le formulaire S3501. Le médecin-conseil de la CPAM répond sous 4 à 6 semaines. Si la réponse est positive, la prise en charge est rétroactive sur les soins en cours.
Protection contre le licenciement
Claire Vasseur :La peur du licenciement revient sans cesse. Que peut craindre concrètement un salarié en arrêt ?
Hélène Vasseur :La règle est claire : aucun licenciement ne peut être justifié par l'état de santé. Le Code du travail (article L1132-1) interdit toute discrimination liée à la santé. Concrètement, cela protège le salarié en arrêt maladie pendant toute sa durée.
Trois exceptions existent : la faute grave indépendante de l'arrêt (vol, insultes graves prouvées) ; le motif économique avéré (plan social général) ; et l'inaptitude définitive prononcée par le médecin du travail à la reprise, si aucun reclassement n'est possible. Cette dernière hypothèse est encadrée et donne lieu à une procédure spécifique avec indemnités.
Si un salarié reçoit une convocation à entretien préalable pendant son arrêt, il doit absolument prendre conseil — auprès d'un délégué syndical, de l'inspection du travail ou d'un avocat en droit social. Beaucoup de licenciements abusifs sont annulés aux prud'hommes parce que l'employeur n'a pas su prouver l'indépendance du motif vis-à-vis de l'arrêt maladie.
Le mi-temps thérapeutique
Claire Vasseur :Le mi-temps thérapeutique est cité dans presque tous nos retours. Vous le prescrivez souvent ?
Hélène Vasseur :C'est l'un des outils les plus efficaces dont nous disposons, et je le recommande systématiquement à la sortie d'un arrêt long pour dépression. La règle juridique a été simplifiée : on parle aujourd'hui de « temps partiel thérapeutique » (TPT). Il permet de reprendre à 50, 60 ou 80 % du temps de travail avec maintien d'indemnités complémentaires de la Sécu.
Le bénéfice clinique est massif. La reprise à temps plein après 6 mois d'arrêt provoque un taux de rechute autour de 35 %. La reprise progressive avec TPT divise ce taux par deux. C'est l'une des raisons pour lesquelles je recommande à mes patients de ne jamais reprendre brutalement à temps plein s'ils ont l'option.
La prescription se fait par le médecin traitant, validée par le médecin-conseil de la Sécu, et acceptée par l'employeur (qui peut difficilement refuser sans justification). La durée maximale est de 12 mois renouvelables.
La visite de pré-reprise — un droit méconnu
Claire Vasseur :Vous insistez beaucoup sur la visite de pré-reprise. Pourquoi ?
Hélène Vasseur :Parce qu'elle change tout, et que personne ne la connaît. Cette visite a lieu pendant l'arrêt, à l'initiative du salarié, du médecin traitant ou du médecin-conseil de la Sécu. Elle est confidentielle : je ne transmets rien à l'employeur sans l'accord explicite du salarié.
Pendant cette visite, on prépare ensemble la reprise : aménagement de poste, mi-temps thérapeutique, télétravail partiel si possible, voire reclassement vers un autre service ou un autre métier. C'est un espace où le salarié peut dire ce qu'il ne dirait pas à son manager : « Je n'ai pas la force de revenir avec mes anciens dossiers », ou « Je ne supporte plus mon N+1 ».
Sur la base de cette visite, je peux préparer un avis d'aptitude avec restrictions, qui devient juridiquement opposable à l'employeur. C'est ce qui rend la reprise viable.
Bien préparer son retour : les 5 erreurs à éviter
Claire Vasseur :Quelles sont les erreurs les plus fréquentes que vous voyez à la reprise ?
Hélène Vasseur :Cinq erreurs reviennent systématiquement.
1. Reprendre trop tôt par culpabilité. « Je ne veux pas peser sur mon équipe » est la phrase la plus dangereuse que j'entende. Si la dépression n'est pas stabilisée, la reprise force la rechute, et la deuxième chute est presque toujours plus longue que la première.
2. Ne pas préparer la reprise. Sauter directement de l'arrêt à la reprise sans visite de pré-reprise, sans discussion avec le manager, c'est foncer dans le mur. Une reprise se prépare 4 à 6 semaines à l'avance.
3. Cacher les fragilités au médecin du travail. Certaines personnes, par peur de paraître faibles, minimisent leurs symptômes pendant la visite d'aptitude. Résultat : avis d'aptitude sans restrictions, et reprise dans les mêmes conditions qui ont provoqué la dépression.
4. Reprendre sans suivi psychologique. Arrêter la thérapie au moment de la reprise est une erreur classique. C'est exactement le moment où il faut maintenir le suivi pendant 3 à 6 mois supplémentaires, le temps que la stabilisation soit réelle.
5. Ignorer les signaux de rechute. Insomnie qui revient, irritabilité, fatigue, perte de plaisir : ce sont les mêmes signaux que la première fois. Les ignorer pendant 3 mois est ce qui mène à la rechute. Mieux vaut consulter à la première alerte.
Questions rapides — vrai ou faux sur l'arrêt pour dépression
Les 3 choses à retenir
Hélène Vasseur :Premièrement, la durée d'un arrêt pour dépression n'est pas négociable selon des critères extérieurs. C'est la stabilisation clinique qui décide, pas la pression de l'employeur ou la peur financière. Tout retour prématuré coûte cher cliniquement et financièrement.
Deuxièmement, les droits financiers sont à étages — IJSS, complément employeur, prévoyance, ALD — et il faut les activer un par un avec le médecin traitant et le service RH. Ne pas demander l'ALD quand on y a droit, c'est laisser de l'argent sur la table et complexifier inutilement la prise en charge.
Troisièmement, la reprise se prépare. La visite de pré-reprise, le mi-temps thérapeutique et l'aménagement de poste sont les trois outils qui divisent par deux le risque de rechute. Personne ne devrait reprendre sans avoir mobilisé au moins l'un de ces leviers.
Pour aller plus loin sur la souffrance au travail et les transitions professionnelles, lire notre dossier complet sur le burn-out, et pour préparer la reprise progressive lire retrouver du plaisir au travail. Le site partenaire e-dialog.fr propose également des ressources sur la communication au travail particulièrement utiles pour les salariés en reprise.
Numéros utiles : 3114 (numéro national de prévention du suicide, 24h/24) — Inspection du travail (numéro régional sur travail-emploi.gouv.fr) — Maison départementale des personnes handicapées (MDPH) pour la RQTH si nécessaire.
À retenir : L'arrêt de travail pour dépression n'est pas un échec mais un acte de soin. Le système français protège mieux qu'on ne le pense, à condition d'activer les bons droits au bon moment. La visite de pré-reprise, le mi-temps thérapeutique et l'ALD sont les trois leviers les plus puissants — utilisez-les.
FAQ — questions fréquentes
Combien de temps dure un arrêt maladie pour dépression ?
La durée moyenne en France se situe entre 3 et 6 mois pour un épisode dépressif modéré, et peut atteindre 9 à 12 mois pour une forme sévère. La prescription initiale est rarement supérieure à 1 mois ; elle se renouvelle ensuite par paliers selon l'évolution. La règle clinique est de ne pas raccourcir l'arrêt par pression extérieure : un retour prématuré est l'un des principaux facteurs de rechute.
Quel salaire pendant un arrêt maladie pour dépression ?
Le salarié touche les indemnités journalières de la Sécurité sociale (IJSS) à partir du 4e jour d'arrêt — environ 50 % du salaire journalier de base, plafonné. La plupart des conventions collectives prévoient un complément employeur qui peut maintenir 90 à 100 % du salaire net pendant 30 à 90 jours selon l'ancienneté. Au-delà, une prévoyance d'entreprise peut compléter.
La dépression peut-elle être reconnue en ALD ?
Oui, la dépression caractérisée sévère ou récurrente peut être reconnue en Affection Longue Durée (ALD 23 — affections psychiatriques de longue durée), ce qui permet une prise en charge à 100 % par la Sécurité sociale des soins liés à la pathologie. La demande est faite par le médecin traitant via le formulaire S3501. Le délai de réponse de la CPAM est généralement de 4 à 6 semaines.
Peut-on être licencié pendant un arrêt pour dépression ?
Non, sauf cas très limités. Le Code du travail protège le salarié en arrêt maladie : aucun licenciement ne peut être justifié uniquement par l'état de santé. Un licenciement reste possible pour faute grave indépendante de l'arrêt, ou pour motif économique avéré, mais l'employeur doit prouver que l'arrêt n'est pas la cause. En cas de doute, contacter l'inspection du travail ou un avocat spécialisé.
Qu'est-ce que le mi-temps thérapeutique et comment l'obtenir ?
Le temps partiel thérapeutique (ex-mi-temps thérapeutique) permet de reprendre progressivement à 50, 60 ou 80 % du temps de travail tout en continuant à toucher des indemnités complémentaires. Il est prescrit par le médecin traitant, validé par le médecin-conseil de la Sécurité sociale et l'employeur. Durée maximale : 12 mois renouvelables. C'est l'un des outils les plus efficaces pour éviter la rechute.
La visite de pré-reprise sert à quoi ?
La visite de pré-reprise se fait avant la fin de l'arrêt, à l'initiative du salarié ou du médecin traitant. Elle est confidentielle et permet de préparer le retour : aménagement de poste, mi-temps thérapeutique, voire reclassement si nécessaire. Le médecin du travail ne transmet rien à l'employeur sans l'accord du salarié. C'est un droit méconnu mais fondamental.
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